Si vous avez déjà craint qu'élever votre enfant dans deux langues le perturbe ou ralentisse son langage, vous êtes loin d'être seul. C'est l'une des questions les plus fréquentes que se posent les parents d'enfants bilingues. La réponse courte, et confirmée par la recherche, est rassurante : apprendre deux langues ne perturbe pas les enfants et ne provoque aucun retard de langage.
Le cerveau des enfants est fait pour cela. Partout dans le monde, plus de personnes grandissent en parlant deux langues ou plus qu'une seule. Votre enfant ne se charge de rien d'anormal. Il fait quelque chose que des millions d'enfants font chaque jour, et le font à merveille.
Reprenons ces inquiétudes une par une, avec douceur et honnêteté, puis regardons quelques gestes simples à votre portée.
Mythe : « Deux langues vont perturber mon enfant »
C'est la grande peur, et elle ne correspond tout simplement pas à ce que les spécialistes comprennent de l'apprentissage chez l'enfant. Les bébés commencent à distinguer les langues qui les entourent étonnamment tôt. Ils repèrent les rythmes, les sons et les schémas différents, et construisent deux systèmes côte à côte.
Ce qui ressemble à de la confusion est en général tout autre chose.
- Mélanger deux langues dans une même phrase n'est pas de la confusion. Quand votre enfant dit « Je veux encore leche » ou « Schau, un chien-chien ! », c'est le signe qu'il attrape le meilleur mot dont il dispose à l'instant. Souvent, le mot qui sort en premier est simplement plus court, plus familier, ou plus facile à retrouver.
- Emprunter un mot révèle d'habitude un manque, pas un nœud. Si un enfant glisse un mot espagnol dans une phrase en français, cela signifie souvent qu'il connaît ce mot dans une langue et ne l'a pas encore tout à fait acquis dans l'autre. Les systèmes ne sont pas brouillés. L'un a simplement plus d'entraînement.
Alors, quand vous entendez un savoureux mélange des deux langues, vous n'entendez pas un problème. Vous entendez un petit cerveau bilingue faire exactement ce qu'il doit faire.
Mythe : « Mélanger les mots, c'est qu'il y a un souci »
Ce mélange porte un nom, l'alternance codique (ou code-switching), et c'est une étape parfaitement normale et saine du développement bilingue. C'est même souvent un signe de compétence, pas de difficulté.
Voici ce qu'il est utile de savoir :
- Les adultes bilingues alternent eux aussi, sans arrêt, et le plus souvent volontairement. Ils glissent d'une langue à l'autre pour réussir une blague, nommer une émotion qui sonne mieux dans une langue, ou simplement parler plus vite avec des personnes qui partagent les deux.
- Les jeunes enfants mélangent davantage quand ils construisent encore leur vocabulaire dans chaque langue. À mesure que leurs mots se multiplient, le mélange devient peu à peu plus intentionnel.
- Beaucoup d'enfants apprennent à « accorder » la langue à la personne en face, une langue pour Mamie, une autre pour la maîtresse, parfois dès l'âge de la maternelle.
Vous n'avez pas besoin de corriger ni de gronder ce mélange. Une réponse chaleureuse et naturelle marche bien mieux qu'un stylo rouge. Si votre enfant dit « Je veux de l'agua », vous pouvez simplement répondre : « Tu veux de l'eau ? Tiens, voilà. » Il entend l'autre mot, se sent compris, et continue. Sans pression, sans honte.
La vérité sur les étapes du langage : comptez les deux langues ensemble
Voici le point qui apaise la plupart des parents dès qu'ils l'entendent. Quand vous vous demandez si votre enfant bilingue est « dans les temps », la mesure honnête, ce sont les deux langues additionnées, et non chacune prise à part.
Un enfant bilingue de deux ans peut connaître cinquante mots dans une langue et quarante dans l'autre. Comptés séparément, chaque chiffre peut sembler faible. Comptés ensemble, cela fait un vocabulaire riche et tout à fait typique. La recherche établit largement que les enfants bilingues atteignent les grandes étapes du langage, premiers mots, premières phrases, selon un calendrier habituel dès lors qu'on regarde l'ensemble de ce qu'ils savent dans les deux langues.
Quelques précisions honnêtes qui vont avec :
- Chaque langue peut avoir son propre rythme, et c'est parfaitement normal. Votre enfant peut être en avance dans la langue de la maison et en train de rattraper celle de l'extérieur, ou l'inverse.
- Le vocabulaire se répartit souvent par univers. Un enfant connaîtra « bottes de pluie » et « goûter » dans une langue, et « le bain » et « l'histoire du soir » dans l'autre, simplement selon l'endroit où il entend chaque mot. Ensemble, il a l'image complète.
- Le bilinguisme ne provoque aucun trouble de la parole ou du langage. Si un enfant a un vrai retard, il apparaît dans les deux langues, et il serait apparu avec une seule langue aussi. Deux langues n'en sont jamais la cause.
Pourquoi la compréhension précède la parole
Bien avant de dire grand-chose, les enfants comprennent énormément. C'est vrai pour tous les enfants, et c'est doublement bon à rappeler pour les enfants bilingues.
Votre enfant peut suivre des consignes dans les deux langues, montrer la bonne image, s'illuminer devant une histoire familière, et pourtant répondre surtout dans une seule langue pendant un temps. Cet écart entre comprendre et parler est normal. La compréhension est la fondation, et elle se construit en silence, sans relâche, même quand la parole n'a pas encore rattrapé son retard.
Donc, si votre enfant comprend les deux langues mais parle surtout l'une d'elles, soyez rassuré. L'autre langue est bien là, en train de prendre racine. La parole a tendance à suivre, souvent quand on s'y attend le moins.
Et le silence, ou une langue « plus forte » ?
Deux autres choses qui inquiètent les parents, et deux autres choses qui sont, en général, sans gravité.
Une période plus silencieuse peut être normale. Certains enfants, surtout au moment d'entrer en crèche ou de déménager, traversent une phase où ils parlent moins, parfois dans une nouvelle langue qu'ils commencent tout juste à absorber. C'est souvent une phase d'écoute. Ils rassemblent les nouveaux sons et schémas avant de les essayer à voix haute. Continuez à leur parler, à lire et à jouer avec eux, chaleureusement et sans pression.
Une langue dominante est attendue. Presque toute personne bilingue a une langue qui lui semble plus forte, et celle-ci peut changer au fil d'une vie, au gré de l'école, des amis, des déménagements. Que votre enfant penche vers une langue ne veut pas dire que l'autre est perdue. Cela veut dire que la vie offre, en ce moment, plus d'entraînement à l'une d'elles. L'équilibre peut évoluer.
(Si un jour vous êtes vraiment inquiet, parce que les deux langues sont nettement en retard par rapport aux enfants du même âge, ou qu'il y a une vraie perte d'acquis, vous pouvez tout à fait en parler à votre pédiatre ou à un orthophoniste. Faites confiance à votre instinct. Le bilinguisme n'en sera pas la cause, mais un accompagnement existe si vous le souhaitez.)
Quelques gestes simples à votre portée
Vous n'avez besoin ni de cartes-mots, ni d'exercices, ni d'un plan parfait. Ce qui aide le plus, c'est un langage chaleureux, abondant et vrai. Voici quelques repères tout doux.
- Visez la régularité, pas la perfection. Que vous gardiez une langue par parent, une à la maison et une à l'extérieur, ou que vous tissiez simplement les deux tout au long de la journée, choisissez un rythme qui convient à votre famille et installez-vous dedans tranquillement. Les enfants s'adaptent au schéma qu'ils vivent réellement.
- Offrez un bain de langage riche. Parlez, chantez, racontez les petits riens, et surtout, lisez ensemble. Les histoires donnent aux enfants des mots qu'ils ne croiseraient jamais dans les conversations du quotidien, dans les deux langues.
- Répondez au sens, pas au mélange. Quand votre enfant alterne les langues, répondez naturellement et redonnez le mot dans la langue que vous parlez. Aucune correction nécessaire.
- Faites de chaque langue une langue aimée, pas un devoir. Reliez les langues à des personnes, des chansons, des repas, des câlins. La tendresse donne à une langue l'envie d'être gardée.
- Laissez la compréhension ouvrir la voie. Réjouissez-vous que votre enfant comprenne, même les jours où il répond dans une seule langue. La parole viendra.
- Protégez un peu plus la langue moins présente. Celle que votre enfant entend le moins dans le monde extérieur a souvent besoin de quelques minutes douillettes de plus dans votre journée pour s'épanouir.
Si lire dans les deux langues vous semble un bon point de départ, vous aimerez peut-être lire ensemble d'une façon qui vous permet de passer d'une langue à l'autre d'un simple geste.
Vous ne perturbez pas votre enfant. Vous lui offrez un cadeau discret, pour la vie. Deux langues, deux façons de voir le monde, le tout enveloppé dans du temps passé tout près de vous. Little Firsts a été pensé pour exactement ces moments-là, une histoire chaleureuse que vous pouvez partager dans l'une ou l'autre langue, sans hâte ni pression, juste les premiers mots qui grandissent une page après l'autre. Pour d'autres conseils tout en douceur, le reste du Journal est là dès que vous en avez besoin.